1956-2006 : 50 années de vécu militant à plusieurs étages
Des polémiques d’hier à celles d’aujourd’hui.
Du vécu local aux événements historiques.
Des personnages modestes aux personnalités célèbres.
Aventures, affiches de mai 68, fêtes, commissariats, portraits, poésie, politique en sarabande


divers
Quinzième texte : Quelle identité ?

* Sophie : Tu m’as proposé de parler du PSU après la paix avec l’Algérie !

* Guy : Au congrès d’Alfortville, en janvier 1963, le projet stratégique de Front socialiste est revendiqué par tout le monde; c’est le projet d’alliance entre les forces politiques de gauche et les forces syndicales qui feraient leur entrée officielle dans le champ politique. Mais derrière le concept commun, c’est en fait le début d’un affrontement politique global entre deux lignes politiques opposées sur des questions essentielles.

  • J’ai vécu une grande partie de cette période avec passion, douloureusement parfois, comme membre de la direction parisienne ou de celle du dix-neuvième arrondissement, face à des procédés inacceptables. Je parlerai de majorité et de minorité puisque ce fut le cas clairement jusqu’en 67 et 68, sauf pour une courte période à Paris. J’ai été fortement engagé dans la réflexion, la confrontation et parfois même dans la gestion de la ligne majoritaire.
  • La majorité rassemble le secrétaire national Edouard Depreux, son dauphin logique Gilles Martinet, Marc Heurgon, Georges Servet (alias Michel Rocard), Pierre Mendès France, les cadres de la CFDT depuis le niveau national autour d’Edmond Maire jusqu’aux cadres intermédiaires, les chrétiens issus du MLP au moment de la naissance du PSU.

* Sophie : Et la minorité ? C’est qui ?

* Guy : La minorité, dirigée par Jean Poperen, l’autre successeur possible de Depreux, est bien plus hétéroclite car composée d‘anciens communistes comme Poperen lui-même, de trotskistes et de sociaux démocrates qui n’acceptent pas d’avoir perdu le pouvoir. Ce curieux rassemblement n’est pas si absurde car, peu à peu, beaucoup d’entre eux-elles finiront par rejoindre la FGDS de Mitterrand puis le PS. L’emblématique Claude Bourdet accepte de figurer comme animateur car cette tendance se prétend la gauche du PSU. Elle est presque une organisation parallèle car, entre le début 1963 et mai 1968 elle publiera 29 numéros de son propre journal : « l’Action ».

* Sophie : Quelles sont les lignes politiques ? Vraiment différentes ?

* Guy : La majorité veut que le PSU devienne la force principale de la gauche, car la SFIO est déshonorée par Guy Mollet, la guerre d’Algérie et ses tortures (Gaston Defferre lors de la présidentielle de 69 dépassera de justesse les 5% alors que Mendés France le soutient) et, d’autre part, le PC qui n’est pas encore sorti du stalinisme et de la soumission à l'URSS, paie les événements de Hongrie et son vote des pleins pouvoirs à Mollet. Il y a dans cette orientation les prémices de la deuxième gauche mais aussi celles de l’écologie politique et de la radicalité révolutionnaire qui fera que le PSU soit comme un poisson dans l'eau lors du mouvement de Mai 68. Des militants de cette sensibilité, plus tard, se retrouveront à la tendance maoïsante GOP (Gauche Ouvrière et Paysanne).

  • La majorité travaille beaucoup dans des domaines comme le « cadre de vie » qui est en fait le début de l’écologie politique, dans le refus du nucléaire civil et militaire et je ne pense pas honnêtement que la minorité ait voulu se cantonner dans les luttes ouvrières. Par contre il me semble bien qu’elle n’accepte pas le « décoloniser la province » de Rocard, marquée qu’elle est par la tradition jacobine de la Révolution de 1789. Et, en tous cas, elle critique fortement les « colloques de Grenoble » et la notion de « contre-plan », signe d’un réformisme larvé. J’ai souvent entendu Marc Heurgon se dire « girondin » par rapport à 1789 et il était historien !

* Sophie : Et la minorité ? Quelle est sa ligne politique ?

* Guy : Elle rêve de refaire le Front Populaire de 1936, de servir d’entremetteur, de marier les sociaux démocrates et le PC. Pour elle, unité de la gauche est plus importante que l’affirmation autonome. Quand Mitterrand et Marchais voudront faire leur rassemblement autour du Programme Commun ils n’auront pas besoin du PSU et ils ne l’écouteront même pas, ni celui-ci, ni la CFDT d’ailleurs (le PC devrait peut-être le regretter !).

  • La différence est aussi théorique. Des penseurs comme Pierre Belleville, Serge Mallet pratiquent un marxisme vivant, en analysant la nouvelle classe ouvrière (celle de l’électronique, de l’aéronautique, de la pétrochimie, de l’informatique naissante..) qui n’est plus la même que celles des mineurs, des sidérurgistes, des travailleurs à la chaîne. Ils analysent aussi la paysannerie, comme l’aurait fait Marx
  • En 1962 : Serge Mallet écrit « Les paysans contre le passé », ouvrage théorique qui contribuera à la création des « Paysans travailleurs » (fondés par Bernard Lambert qui rejoint le PSU en 1966).C’est clairement le père de la Confédération paysanne actuelle.
  • Poperen, lui, dénonce un révisionnisme dangereux, une complicité avec la « gauche américaine » ou la technocratie symbolisée par Rocard.

* Sophie : Et sur la politique internationale ?

* Guy : Les questions internationales me semblent faire un large consensus. Par contre la prise de position favorable au peuple palestinien nous divise profondément et nous fait perdre beaucoup de militants juifs. Ces clivages traversent les deux sensibilités et je sais que Rocard avait des liens très amicaux avec le délégué de l’OLP en France qui a été assassiné. En ces temps-là, début des années 1960, le PSU, la gauche, l’extrême gauche, dans leur majorité, étaient passionnés par l’expérience israélienne des kibboutz (le pluriel en hébreu est kibboutzim), en recherche d’une société débarrassée de la propriété privée et de l’argent, expériences de micro sociétés à structure communiste. Je décide d’aller voir sur place !

  • Israël n’occupait alors ni Gaza, ni la Cisjordanie, ni Jérusalem-Est, ni le Golan, même si, par la première guerre contre les pays arabes de 1948-1949, il avait agrandi le territoire que lui octroyait le « plan de partage de la Palestine » adopté par l’ONU en 1947. Il était dirigé par les sociaux-démocrates du Mapaï (Ben Gourion, Golda Meir, etc.). Nous étions bien avant la guerre des Six-Jours de 1967 et ses occupations de territoires.

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  • Sophie : Raconte-moi ce voyage ! Cela doit être intéressant ?__

* Guy : L’agence de voyages Voir et Connaître, étroitement liée au PSU, organisait alors des voyages originaux. Ces voyages faisaient une intelligente synthèse entre découverte de monuments ou de paysages et découverte de systèmes politiques (l’autogestion dans la Yougoslavie de Tito ou dans l’Algérie de Ben Bella, Cuba, etc.) Ils incluaient des rencontres avec des organisations politiques ou syndicales. Je décide de participer au voyage de trois semaines en Israël pendant le mois de juillet 1960. Le contrat prévoit qu’après deux semaines de travail dans le kibboutz de Kinnereth nous bénéficierons d’un voyage autour d’Israël (Jérusalem-Ouest, Nazareth ville à majorité arabe, Mer Morte, traversée du désert du Néguev jusqu’à la Mer Rouge, Haïfa, Césarée, Tel Aviv). Ce voyage fut passionnant !

  • Le kibboutz de Kinnereth, situé tout près du lac de Tibériade, à une trentaine de mètres au-dessous du niveau de la mer est le premier kibboutz créé en Israël. Il a été fondé en 1908 par des militants socialistes et sionistes, ayant participé à la tentative de révolution de 1905 en Russie. C’est le kibboutz de Ben Gourion qui y viendra d’ailleurs en visite pendant notre séjour. Il rassemble plusieurs centaines de kibboutznik dont un certain nombre, nés à Kinnereth, n’ont connu rien d’autre que cette vie communautaire ; on les appelle les « sabras » et ils ont parfois envie de découvrir une autre vie. Le kibboutz pourvoit à tous les besoins de ses membres et de leurs familles, depuis le logement, les vêtements, la nourriture jusqu’à l’éducation des enfants. L’argent n’y existe donc pas. Les repas sont pris en commun dans un grand réfectoire. La volonté de « briser la famille bourgeoise » est proclamée. Les enfants ne vivent pas avec leurs parents et toute leur vie depuis la nourriture jusqu’à la formation est gérée par des professionnels, dans un quartier particulier. Cette séparation entre parents et enfants choque la plupart de mes camarades du voyage. Réponse de nos hôtes : « en fait, nous profitons bien mieux que vous de nos enfants, car nous les avons l’après-midi, pendant les heures de sieste, au moment où nous sommes totalement disponibles, sans aucun souci matériel ». Cette disposition radicale sera abandonnée quelques années plus tard.
  • La plupart des 230 kibboutz, entre 1955 et 1965, étaient laïcs. Kinnereth était un kibboutz du Mapam, parti comparable au PSU. Les cérémonies de la religion juive y ont été laïcisées. Par exemple la Bar mitsva marque pour les enfants de 12-13 ans le passage à l’âge adulte dans la religion; on leur remet un châle de prière et ils doivent être capables de lire un passage de la Torah. Les kibboutznik Mapam remettent alors aux futurs adultes des instruments agricoles et l’épreuve imposée est un voyage en ville avec l’utilisation de billets ou pièces de monnaie jusque-là inconnue. A cette époque les kibboutz sont des piliers fondamentaux pour l’état : formation de cadres politiques, accueil de nouveaux immigrants qui font obligatoirement un stage en kibboutz à leur arrivée, mais aussi pour la production essentiellement agricole.
  • Les pionniers fondateurs des Kibboutz étaient non seulement des socialistes mais aussi des sionistes. Les kibboutz seront bien utiles pour l’implantation sur le territoire accordé par l’ONU en 1947 ou conquis par la suite, sa défense et sa mise en valeur; donc pour la colonisation.
  • Nous avons beaucoup discuté avec nos hôtes, car il faisait plus de 40 degrés à l’ombre et le travail commencé à l’aube se terminait à midi. Le statut des kibboutz voulait que l’égalité soit absolue dans la répartition des tâches, que toutes les décisions de gestion soient prises par l’ensemble des membres en assemblée générale ; or le nombre de membres concernés et actifs a une tendance inquiétante à se réduire. L’ancienneté du kibboutz et sa richesse globale a permis d’acheter à chaque couple un réfrigérateur, ce qui permet donc des activités culinaires autonomes, à l’encontre des règles communautaires. De même l’ampleur des travaux agricoles a conduit à embaucher une main d’œuvre étrangère à la communauté, en partie arabe, ambiguïté qui pose quelques problèmes théoriques. Et Kinnereth n’est pas le seul kibboutz confronté à ces problèmes !
  • L’importance des kibboutz s’est ensuite beaucoup réduite avec l’arrivée au pouvoir de la droite (le Likoud). Ils existent encore, mais ne représentent plus que 1,7% de la population, n’ont plus le même poids politique, ont « assoupli » leurs règles communisantes et sont une curiosité visitée par les touristes. Ils ne se voulaient pas comme une expérience, mais visaient par contagion, par porosité à construire une société nouvelle, avec «un homme nouveau». Mais ces îlots de communisme étaient plongés dans un système capitaliste qui pèse lourd et dans un contexte politico-militaire bien particulier, avec le sabotage des tentatives de paix avec la population arabe de la Palestine et le développement des colonies. Le sionisme ne se révèle-t-il pas incompatible avec le socialisme ?
  • Les kibboutz existent depuis 100 ans et ont connu une assez longue période emblématique. Ne montrent-ils pas qu’un autre système que le capitalisme c’est possible ? Sont-ils des précurseurs ou des rêves illusoires ?
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Treizième texte : La guerre d’Algérie et les Français!

* Sophie : Pendant cette guerre le PC semble avoir une attitude ambiguë ?

* Guy : Oui, tout à fait et j’ai un témoignage personnel à te conter. Pour le PCF, l’essentiel est la lutte de la classe ouvrière. La colonisation, l’inégalité hommes-femmes, tout sera résolu après la révolution. Je me souviens d’une réunion entre les responsables de notre section PSU du XIXe arrondissement et les responsables locaux du PC, dont un membre de leur bureau politique, au sujet de préparatifs d’une manifestation pour la paix avec l’Algérie. Nos camarades nous expliquent que nous sommes des intellectuels irresponsables car la classe ouvrière est, dans sa grande masse, attachée à garder l’Algérie française. Sans doute ? « Une manifestation limitée à une avant-garde favoriserait la provocation du pouvoir personnel ». Le PCF se sent solidaire du PC algérien PCA et, bien des prolétaires vivant en Algérie, Français ou Espagnols, ont certainement envie que l’Algérie reste française. Par contre les intellectuels communistes, avec d’autres, ont une attitude opposée. Le professeur de mathématiques Maurice Audin, du PCA, est torturé puis assassiné en juin1957. Henri Alleg, arrêté chez Audin et torturé rédige ensuite le récit des sévices pratiqués dans les prisons. Son livre : « La question » sera interdit.

  • L’internationalisme du PC aurait dû le conduire à soutenir la lutte anti-impérialiste des peuples colonisés, mais, dans cette période, l’ennemi essentiel est l’impérialisme américain et l’Union soviétique pousse le PCF à ménager le général De Gaulle qui prend ses distances avec l’atlantisme. La direction du PCF est allée jusqu’à l’exclusion des membres du PC soutenant le FLN. Les jeunes communistes voyant leurs camarades du PSU ou de l’UNEF affronter la police dans des manifestations interdites, font pression et conduisent le PCF à participer aux manifestations. Les morts du métro Charonne seront d’ailleurs des membres du PC.
  • Dans les rares manifestations communes, la bataille des slogans entre le PSU et le PCF est très significative. Nous scandions : « Paix avec l’Algérie » et le PC scandait : « Paix en Algérie » ! Toutes les forces politiques, y compris celles de droite ne voulaient-elles pas la paix en Algérie ?? La paix avec l’Algérie signifiait clairement que le PSU affirmait le droit du peuple algérien à l’indépendance.
  • Comme dans bien d’autres cas, il faut faire la distinction entre la ligne politique de la direction nationale et le courage lucide de militants que les dirigeants utilisent ensuite pour réécrire l’histoire.

* Sophie : A l’autre extrémité de l’échiquier politique, que font les fanatiques de l’Algérie française et que fait l’armée ?

* Guy : Ils ne pardonnent pas au général De Gaulle son abandon du « Vive l’Algérie française » proclamé en1958 à Mostaganem, pour le « droit des Algériens à l’autodétermination ». Trahison confirmée par le référendum du 6 janvier 1961. Le député Pierre Lagaillarde et Jacques Ortiz ont organisé, à Alger, entre le 24 et le 31 janvier 1960 la « semaine des barricades ». Mais, dans ces sept journées insurrectionnelles, ils n’ont pas été suivis par toute l’armée. Au moment de leur procès à Paris, ils s’enfuient à Madrid. Pierre Lagaillarde et Jean-Jacques Susini y fondent en février 1961 l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) qui proclame : « L’Algérie est française et le restera ».

  • Un événement bien plus grave se produit dans la nuit du 21 au 22 avril 1961 : le putsch des quatre généraux Challe, Salan, Jouhaud et Zeller que De Gaulle appellera le « quarteron de généraux en retraite ». Ils sont soutenus par plusieurs centaines d’officiers supérieurs et surtout par le premier REP (Régiment Etranger de Parachutistes) de la Légion étrangère. Le Premier ministre Michel Debré redoute que les parachutistes sautent sur Paris pour prendre le pouvoir. Et, le dimanche 23, à la télévision, il lance un appel dramatique à la population pour qu’elle se rende sur les aéroports « à pied ou en voiture (on rajoutera, pour ironiser, à cheval) dès que les sirènes retentiront, pour convaincre de leur erreur les soldats engagés et trompés ».

* Sophie : Comment vis-tu ces moments dramatiques ?

* Guy : Comme beaucoup de militants ou cadres du PSU ! Etant donné que Savary est un résistant de la première heure, Compagnon de la Libération, c’est lui que le bureau national du PSU délègue pour prendre contact avec le ministre de l’intérieur et proposer l’aide du PSU contre les parachutistes. Le gouvernement promet, par la voix d’Alexandre Sanguinetti (son chargé de mission anti-OAS) de donner des armes au PSU.

  • Secrétaires de nos sections locales ou membres du service d’ordre, nous sommes plus d’une centaine, rassemblés rue de Solferino au siège de la FEN, attendant ces armes. Anxieux et un peu coupés du monde ! On nous annonce que, désormais, nous sommes sous les ordres de Savary, que la discipline remplace la démocratie. Nous sommes partagés en deux groupes : ceux qui ont eu une formation militaire et ceux qui n’en ont pas eu (je me demande à quoi je pourrai bien servir avec ma vue fort basse). Les parachutistes, finalement, ne viendront pas et les armes non plus car le PSU était quand même dans l’opposition.
  • Ce sont certainement les 200 000 appelés du contingent qui, en Algérie, restent républicains, qui font échouer le putsch. Les généraux factieux ont eu tort de considérer que « ces bidasses ne pensent qu’à la quille ! » Le 25 avril le « pronunciamiento militaire », pour reprendre le qualificatif, est terminé car les chefs se rendent. Mais d’autres militaires viennent renforcer l’OAS. Pour lutter contre elle le régime gaulliste mobilise des « barbouzes » ; ceux-ci auront beaucoup de pertes en Algérie.

* Sophie : L’OAS agit-elle en France ? Que fais-tu, toi ?

* Guy : Les plastiquages de l’OAS en France se multiplient à partir de la fin de 1961 : les journalistes Jean Daniel et Pierre Stibbe en décembre, puis Serge Mallet, Claude Estier, Jean-Paul Sartre (son appartement sera totalement détruit), Gilles Martinet, etc. en janvier 1962. Des rafales de mitraillettes ont été tirées contre le siège national du PCF. Le gaulliste André Malraux est plastiqué en février (une fillette de 4 ans perdra la vue à cause de cela). La condamnation à mort de Claude Bourdet du PSU est écrite en grosses lettres sur les murs de son appartement. France Observateur, l’Express et Tribune Socialiste, le journal du PSU, publient chaque semaine une liste des plastiqués dont le nombre augmente, y compris en province, contre des responsables du PSU « Il devient presque humiliant de n’avoir pas sauté » écrit Marc Heurgon dans son histoire de l’époque !

  • Quant à moi, je suis alors trésorier de la fédération de Paris du PSU, dont le secrétaire est Marc Heurgon. Mon nom figure donc sur plusieurs documents. Marc a échappé de justesse au plastiquage, car l’OAS a frappé à son ancienne adresse. Je pense que c’est un peu « ennuyeux » d’avoir une chambre au rez-de-chaussée, avec fenêtre sur la rue des Alouettes, en face des studios de la télévision. Et … une nuit, je suis réveillé par un bruit insolite et le choc sur ma tête d’un objet non identifié ! Secondes d’angoisse, lumière, ouf ! Sur ma tête je n’ai pas un morceau de la cloison mais la reproduction d’un tableau de Renoir que j’avais accrochée au-dessus de mon lit ! La ficelle usée a eu la mauvaise idée de se casser en pleine nuit !

* Sophie : Comment réagit le PSU ?

* Guy : Comme l’unité antifasciste a du mal à s’organiser et reste sur un plan défensif et attentiste, le PSU décide de prendre l’offensive pour peser sur l’opinion publique résignée et spectatrice. Marc Heurgon organise l’intox GAR.Pendant une nuit de mars 1962, les militants PSU peignent sur un certain nombre de murs, à Paris et en banlieue, les trois lettres du sigle GAR, ce qui signifie « Groupes d’Action et de Résistance ». Le domicile de Jean-Marie le Pen a lui-même droit à cette sorte d’avertissement. Un peu plus tard nous collerons de grandes affiches rouges « Voici les tueurs de l’OAS et leurs chefs », avec les photos de Salan, de ses adjoints, etc., deux cent photos marquées par une croix gammée et une inscription : « N’attendez plus, organisez-vous, GAR »

  • Cette bataille psychologique, sigle contre sigle, a eu une certaine résonance mais était un peu ambiguë car les GAR n’étaient pas vraiment structurés ni clandestins. Les GAR disparaîtront assez rapidement, surtout parce que le drame de Charonne changera un peu la donne, ainsi que la paix signée à Evian. Même si l’OAS a ensuite continué des opérations de commando : attentat du Petit Clamart visant à tuer De Gaulle le 22 août 1962 et celui du Mont Faron le 28 août 1964 (une jarre devait exploser au passage du général). La fin définitive des activités de l’OAS se situe en 1965 !

* Sophie : N’as-tu pas une autre histoire comique comme celle du tableau Renoir dont la ficelle casse, liée à cette période ?

* Guy : Oui : une histoire assez cocasse. Je me trouve, à la tombée de la nuit, en 1961, je crois, dans le quartier de l’Opéra. Pour un besoin urgent, je fais une pause dans la vespasienne qui se trouvait alors en face des Galeries Lafayette. Je marche ensuite sur les grands boulevards lorsque m’aborde un jeune Algérien. Affolé, il sollicite mon aide car il n'a plus de lieu pour passer la nuit et ne peut demander une chambre dans un hôtel. Il travaille, dit-il, dans le grand café de la place de l’Opéra et me propose de me montrer ses papiers. Je lui dis que je n’ai qu’une petite chambre dans un hôtel meublé de la rue des Alouettes, près des Buttes-Chaumont. Il insiste. Nous marchons côte à côte. Il insiste ! Je n’ai qu’un seul lit. Il insiste, désemparé. Nous marchons. Je me dis : « Tu as des principes, des convictions ; tu milites à Jeune Résistance ; et puis, face à une demande concrète, tu recules ! » Alors, je finis par accepter de l’héberger.

  • Nous voilà rue des Alouettes ; je lui propose un pyjama ; il refuse. Nous voilà dans le même lit et il me fait des avances sans équivoque. C’est moi qui, cette fois, refuse. Devant la persistance de ses avances, je serai obligé de passer la nuit sur la couverture en le laissant à l’intérieur des draps. Il partira furieux le lendemain matin ! Car, me révèle-t-il, cette vespasienne des Galeries Lafayette était en fait un lieu de contact classique entre homosexuels à !a recherche de compagnons !
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Quatorzième texte : Les deux piliers d’une époque PSU, deux amis

* Sophie : Dans un précédent entretien, tu disais que tu me ferais le portrait de Marc Heurgon ?

* Guy : Allons-y. Je fus vraiment son ami entre 1961 et 1971 ! Il était né comme moi en 1927. Marc fut un personnage qui mériterait un roman et aussi que les historiens se penchent sur son rôle dans le PSU et surtout sur son rôle dans les événements de mai 1968. Car, en 1968, j’affirme que son rôle fut plus important que celui de Krivine. Le PSU et la CFDT comprenaient des militants, implantés partout en France et pas seulement à Paris, mille fois plus nombreux que les jeunes et imaginatifs trotskistes.

  • Marc connaissait presque tout sur tous les adhérents, arpentait le pays jusqu’aux coins les plus reculés avec sa DS et son fichier, dans le fouillis du siège arrière. Il parlait avec tendresse de ses « colonels » de province qui dirigeaient les régions (ce prof d’histoire était curieusement un admirateur de Napoléon).
  • Il était l’éminence grise de l’UNEF, contrôlée par le PSU et puissante. De plus les membres de la CFDT avaient très souvent une carte du PSU, y compris à l’échelon national. Nous reparlerons de l’importance du PSU en 1968. Le tandem Heurgon-Rocard se dissociera au cours des événements (Marc étant plus « révolutionnaire » que Rocard, dans le bureau national de l’époque). Cette rupture sera définitive !
  • Ces années de vie politique intense auprès de Marc me donnent quelques idées précises sur les qualités de l’ami Marc. * Première qualité primordiale : sa capacité à juger vite les qualités humaines et politiques des hommes et à savoir les fédérer dans un projet commun. A travers aussi la convivialité et la bonne bouffe! C’était dans le privé un joyeux drille, un bon vivant.
  • Deuxième qualité : ses dons exceptionnels d’organisateur à long terme et aussi pour réussir des « coups » comme celui des GAR. Il était le grand stratège des « commissions des résolutions » qui, tard dans la nuit, élaboraient les textes de synthèse soumis le lendemain aux délégués pendant les congrès.
  • Troisième qualité : ses capacités de « meneur d’hommes », en particulier avec les jeunes qui ont joué un rôle important pendant la guerre d’Algérie, puis dans l’UNEF. Ces capacités de Marc viennent-elles de son passé de chef scout ou de sa passion comme professeur d’histoire ? Petit ou grand défaut : une sorte de misogynie : il a toujours été mal à l’aise avec les femmes.
  • Marc Heurgon avait un mépris profond pour la social-démocratie, une sorte de fascination-répulsion pour le PC, à cause de l’implantation militante de celui-ci et de son organisation. Il avait de la méfiance par rapport aux trotskistes trop ratiocineurs, pas assez réalistes et beaucoup de tendresse pour les cathos de gauche.
  • Comme bien d’autres, Marc a été fasciné, dans l’après 68, par le maoïsme, par la Révolution culturelle. Il a même impulsé la publication de 8 numéros d’une belle revue sur la Chine : « Que faire », avec de prestigieuses signatures. Il a donc fait partie de la tendance GOP (Gauche Ouvrière et Paysanne) et est sorti du PSU avec elle, en 1972. Mais je suis convaincu qu’il avait, depuis sa démission du bureau national, perdu la flamme intérieure qui l’animait jusqu’alors.
  • Je ne l’ai revu ensuite que dans quelques rencontres amicales, autour d’une bouffe entre amis du bureau parisien des années 1960, au moment où la maladie qui allait entraîner sa mort commençait à être perceptible.

* Sophie : Alors, parle-moi de l’autre membre du tandem, l’autre pilier du PSU de l’époque, Michel Rocard, alias Georges Servet

* Guy : J’ai été l’un de ses proches pendant environ huit années. J’ai participé avec lui à des réflexions visionnaires, à des actions multiples et aussi à de vifs débats internes sur le devenir du PSU. Je l’ai vu longuement, plusieurs fois par semaine pendant les premières années de la décennie 1960-1970. J’ai donc de lui une connaissance plus complexe que celles et ceux qui ne le connaissent que comme membre du PS ou à travers les commentaires des médias. Le parcours de Michel est complexe et riche.

  • Pour moi la qualité dominante de Rocard est son intelligence exceptionnelle, sa capacité d’analyse ultrarapide. Quand je l’ai connu en 1961 ses interventions étaient tellement denses, les idées se bousculaient tellement vite, avec la rapidité d’une mitrailleuse, qu’il était fort difficile de suivre sa cadence pour comprendre. Il a peu à peu appris à parler moins vite ! Il se promenait toujours avec une lourde serviette pleine de documents.
  • Cette capacité à décortiquer les multiples aspects d’une question a été, à mon avis, pour lui, un atout et une faiblesse. En effet, après l’analyse approfondie il faut bien hiérarchiser les priorités pour décider. Et Michel Rocard a eu parfois des difficultés dans la prise de décision. Il s’était entouré de plusieurs cercles de conseillers, sans parler du rôle de ses femmes :
  • - le cercle des militants politiques proches (j’en ai fait partie un peu, lors de déjeuners en petit comité le jeudi ; j’ai été son « thermomètre » de la sensibilité de gauche du parti),
  • - le cercle des associatifs sympathisants (surtout des syndicalistes, en particulier de la CFDT),
  • - le cercle des communicants (politologues ou journalistes)
  • - et les options étaient parfois divergentes entre ces cercles. Rocard n’a pas toujours fait « le bon choix » entre ces cercles d’amis. Entre 1961 et 1968 le tandem « baroque » Heurgon-Rocard a été particulièrement efficace car les deux hommes étaient très complémentaires, les faiblesses de l’un correspondant aux qualités de l’autre. C’est ce tandem qui, sous la houlette des figures emblématiques d’Edouard Depreux et Gilles Martinet, a fait la force du courant majoritaire entre 1962, fin de la guerre d’Algérie et 1967-1968.

* Voici les quelques actions de Rocard que je retiens comme preuves de sa lucidité et de son courage : * 1957 – Dans son rapport « le drame algérien » il écrit « l’égalité des devoirs existait (notamment l’impôt du sang) mais pas l’égalité des droits : mentalité proche de la ségrégation raciale ». Ce rapport lui fait perdre son poste de secrétaire national des étudiants socialistes et Michel Debré tentera de révoquer ce haut fonctionnaire ! * 1958 – Refusant de cautionner la scandaleuse politique algérienne de Guy Mollet (tortures, etc.) il quitte avec Depreux, Savary et d’autres sa « vieille maison socialiste » et contribue à fonder le PSA puis le PSU.

  • 1967 – Il fait partie de la majorité qui refuse une dissolution du PSU dans la mouvance mitterrandienne et assume un pari fort risqué. En effet, devenu secrétaire national du PSU, il abandonne la couverture que représentait pour ce haut fonctionnaire le pseudonyme Georges Servet ; il perd une part importante de son traitement et il a déjà 2 enfants. Son avenir politique est loin d’être assuré. Il ne pouvait pas prévoir les événements qui vont le mettre en vedette.
  • 1968 – Il défile avec les « enragés de mai » et plusieurs fois bras dessus bras dessous avec Alain Krivine (les « unes » de notre journal TS en témoignent). Il soutient lors de leur dissolution les JCR de Krivine. Il essaie de trouver une issue politique porteuse des aspirations du « joli mois de mai » mais Pierre Mendés France refuse de prendre ce risque !
  • 1973 – Le siège national du PSU est la plaque tournante de la vente des montres du trésor caché des travailleurs de Lip et Rocard écrit une postface remarquable du livre Lip de Charles Piaget. C’est l’époque où il croit vraiment à l’autogestion socialiste.
  • 1988 – Nommé Premier ministre par François Mitterrand (après la réélection de celui-ci comme président de la République) Rocard réussit, à la surprise générale, à sortir par le haut de l’impasse que venait de provoquer le massacre de la grotte d’Ouvéa en Nouvelle Calédonie. Les trois années de son action gouvernementale sont marquées par l’instauration de la CSG, premier impôt qui frappe non seulement le travail mais aussi le capital et par celle du Revenu Minimal d’Insertion.
  • Je ne l’ai pas suivi au Parti Socialiste et je regrette certaines de ses positions actuelles que je trouve en rupture avec ce qu’il a porté dans le PSU mais je respecte sa profonde honnêteté et d’ailleurs personne ne l’a jamais attaqué sur ce terrain. Lors de la fête célébrant le 50e anniversaire de la naissance du PSU, il a stupéfait la nombreuse assistance par sa longue, riche, passionnante analyse du marxisme et de l’anticapitalisme. Les ex PSU qui sont maintenant au Front de Gauche ou NPA ont écouté « religieusement » sans broncher ! Cela prouve que ce qui unit les personnes passées par le PSU est plus fort que les péripéties individuelles et les trajectoires divergentes !
  • Le titre du texte écrit il y a longtemps, que je reprends ici, en partie, était : Michel Rocard et la complexité. Il résume bien le parcours de Michel !

* Sophie : Tu m’as parlé du local de la rue Henner, trop petit. Avez-vous cherché un autre local, déménagé ?

* Guy : Je ne te raconterai pas l’affaire Aubriot, acquisition d’un local situé dans le Marais, qui m’a beaucoup accaparé, comme trésorier pour Paris, entre 1961 et 1962 ; et a failli me plonger dans une sérieuse dépression J’ai été victime d’une opération malhonnête qui, en fait ne me visait pas moi, mais visait le tandem Heurgon-Rocard. Elle était liée au conflit sur l’identité du PSU après la paix avec l’Algérie, dont nous devrons parler ! Cette affaire Aubriot est d’ailleurs la première manifestation de la lutte passionnée, violente entre deux options pour définir la nouvelle identité du PSU. Le ciment de l’unité du PSU avait été : la paix avec l’Algérie, contre les tortures, etc. La paix signée par les accords d’Evian en mars 1962 exige que le PSU cherche quel peut être son rôle dans une gauche déboussolée par les trahisons de Guy Mollet, et le stalinisme, illustré par les événements de Hongrie. Le journal « Le Monde » caricaturera le PSU comme parti des 5 tendances. En fait il n’y eut vraiment que deux blocs, deux options.

  • Mais la violence des débats, perçue, à tort, comme une simple opposition de personnes, nous fit perdre une partie des 15 000 adhérents de 1960. Le choix décisif ne se fera que lors du congrès de 1967, qui préparera mai 1968. C’est en 1967 que Rocard deviendra secrétaire national sur la ligne « autonomie du PSU ».
  • Je te propose ce thème pour notre prochain entretien. Plus tard nous irons rue Mademoiselle, puis rue Borromée, toutes deux dans le quinzième arrondissement.
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Douzième texte : La frénésie d’une période

* Sophie : Tu souhaitais revenir en arrière ! As-tu beaucoup de souvenirs à aborder ? On commence par quoi ?

* Guy : Enormèment de souvenirs liés au PSU.Et tous importants pour moi ! Pour en sortir je vais essayer de reprendre l’ordre chronologique. Donc commençons par la fusion et mon vécu de celle-ci. Je n’étais pas à Paris et je n’ai pas assisté au congrès de fusion, ni participé aux négociations préliminaires, délicates car sous-tendues par des méfiances et des questions de rapports de forces ! Sur le plan des apports numériques, le PSA était nettement dominant et Tribune du Communisme faible ; Nous, à l’UGS, nous étions méfiants à cause des pratiques peu démocratiques connues chez les socialistes. Dans la première direction nationale du PSU les anciens socialistes auront nettement la plus forte minorité mais pas la majorité absolue …Et une seule femme au bureau national !

  • Dans le neuvième arrondissement de Paris, nous sommes 9 UGS et les PSA sont une centaine; ils se méfient de nous ; ils nous voient comme des extrémistes irresponsables ! Les rencontres préparatoires à la fusion sont difficiles à obtenir. Lors de la première réunion, j’arrive le premier des UGS, et, au fond de la salle prévue, je crois arriver dans une assemblée de joueurs de boule ou de vieux notables. La réunion sera fort décevante !
  • Mais tout va vite changer. Un an après la fusion, un ex-UGS, Robert Leprieur sera devenu le secrétaire du groupe PSU du neuvième ; victoire du militantisme sur le routinier et les batailles d’appareils!

* Sophie : Ce sera donc pour toi la principale difficulté pour amalgamer des composantes fort différentes ?

* Guy : Pas vraiment ! Voici le récit que j’ai fait pour une petite brochure.

  • Cette histoire nous a été racontée un an avant sa mort par Gilles Martinet, cofondateur du PSU et secrétaire national adjoint de 1960 à 1967.
  • Nous sommes en 1960 à Angers. La fusion entre les composantes UGS (Union de la Gauche Socialiste) et PSA (Parti Socialiste Autonome) n’arrive pas à se concrétiser normalement. En effet, le groupe issu de l’UGS comporte une centaine de militants actifs, en quasi-totalité ouvriers et chrétiens (originaires du Mouvement de Libération du Peuple), membres par ailleurs de la CGT. Le groupe issu du PSA ne comporte qu’une vingtaine de membres, presque tous francs-maçons. Le vote démocratique va donc conduire à l’élection du leader « chrétien » Roger Seicher comme secrétaire du groupe unifié PSU. C’est inacceptable pour les camarades du PSA. Toutes les pressions du Bureau National, en recherche d’un consensus, ont échoué ! Alors cette instance décide d’envoyer sur place le secrétaire national Edouard Depreux qui a l’autorité de son statut, une jovialité naturelle et qui, de plus, est issu de la même famille PSA. Voici le dialogue :
  • Depreux : Robert est ouvrier, connu, membre du comité National d’Action Laïque, ce qui constitue une garantie. Que vous faut-il de plus ?
  • Les PSA locaux : « As-tu regardé ses chaussettes ?
  • Depreux : Non ! Qu’ont-elles donc ?
  • Les PSA locaux : Eh bien ! Il n’en a pas !
  • * Depreux : Et alors ?
  • Les PSA locaux : Il a fait un vœu. Il ira à Lourdes. Il ne peut être laïque !
  • Depreux devra renoncer et les PSA n’adhèreront pas au PSU à cause de ce « sans chaussettes » qui avait bien fait le vœu en question! Roger Seicher sera membre du Comité Politique National du PSU de 1963 à 1967.
  • Le même Gilles Martinet nous rappelle, ce même jour, que le Bureau National dut polémiquer pendant deux réunions avant d’accepter l’adhésion d’un militant lillois qui avait la « tare » d’être enseignant dans un établissement privé, catholique.

* Sophie : la lutte pour la paix avec l’Algérie a dû être un ciment qui a fait oublier ces difficultés ? Non ?

* Guy : Oui ; mais le débat sur l’insoumission a provoqué des débats passionnés à Paris et des clivages fort importants pour la suite. Le manifeste des,121 paraît en septembre 1960 et déclare :

  • « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d'apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. »
  • En relisant sur Wikipédia les 121 noms, je suis frappé par le nombre de grands écrivains, musiciens, comédiens, historiens, encore très connus actuellement et par la présence de René Dumont, avec plusieurs autres PSU ! . Le manifeste provoque de vives réactions. Fin octobre 1960 le nombre de signataires sera de 246 !
  • J’ai voulu signer le Manifeste des 121 et, je ne sais par quel canal, j’ai été invité à une réunion clandestine des organisateurs de cette « Résistance ». Mon acceptation de la consigne du secret a été si profonde que je ne me souviens plus du lieu ni des personnalités qui présidaient !
  • On nous dit, ce jour-là, que le nombre et la notoriété des signataires étaient tels que mieux valait que nous restions clandestins et que nous nous engagions dans Jeune Résistance. Ce mouvement aide alors les jeunes appelés qui décident de refuser de partir en Algérie à trouver un lieu de résidence et/ou à partir hors de France. J’accepte et, à une seconde réunion, on me confie un stock de documents et de livres interdits à diffuser parmi les sympathisants de la cause. Il s’agit de brochures de Jeune Résistance avec des interviews de jeunes, de livres dont « La question » de Henri Alleg, « Le déserteur » de Maurienne, etc. Je les garderai dans un casier inoccupé de la salle des professeurs de mon lycée Chaptal. Il n’y aura pas de nouvelle réunion de Jeune Résistance car c’est la période du démantèlement du réseau Jeanson .

* Sophie : Quel sera l’influence de cet appel concrètement ?

* Guy : Par rapport à la guerre, à l’armée, au rappel du contingent, on peut distinguer plusieurs attitudes :

  • Beaucoup « acceptent » leur présence en Algérie et seront marqués à vie par ce qu’ils auront vécu (tortures, assassinats dans les fameuses « corvées de bois », morts de camarades, etc.) qu’ils n’auront pas pu empêcher. Le PC et les trotskistes défendaient l’idée d’un travail à l’intérieur de l’armée. Ils n’empêcheront pas les tortures mais auront raison lors du putsch des 4 généraux !
  • Les objecteurs de conscience refusent tout service armé, ce qui n’est pas accepté à l’époque et conduit à la prison !
  • Certains insoumis sont mis en prison. D’autres insoumis « désertent » et passent souvent à l’étranger, comme Maurienne.
  • D’autres vont plus loin et entrent dans des réseaux d’aide au FLN algérien, comme les membres du réseau Jeanson. Ils collectent des fonds et des faux papiers et les transportent. On les appellera les « porteurs de valises ». Le procès Jeanson aboutira le premier octobre 1960 à 15 condamnations à 10 ans de prison et 3 à 8 ans et 3 mois !

* Sophie : Quelles conséquences à l’intérieur du PSU ?

* Guy : Cette question provoque une cassure dans l’unité toute récente. C’est la première fois que je signe une motion d’orientation et que je la défends dans ma section du XIXe de Paris.

  • La motion que je signe propose que le PSU soutienne clairement les insoumis et même les réseaux. Ses signataires viennent tous de la composante UGS, en particulier du MLP et du trotskisme. Son principal animateur Jean Verlhac sera gravement blessé lors de la manifestation du métro Charonne, puis adjoint à l’urbanisme du maire de Grenoble Hubert Dubedout, entre 1965 et 1983.
  • A l’opposé une motion inspirée par Alain Savary considère que le PSU ne peut pas cautionner l’aide au FLN, qu’il ne peut absolument pas pousser les jeunes à prendre la décision de déserter, risquant ainsi de compromettre tout leur avenir, … que le PSU prendrait le risque d’être dissous. Cette position est, en fait, celle des camarades venus du PSA, donc de la SFIO. Michel Rocard est sur cette ligne.
  • Une motion « centriste » est défendue par Gilles Martinet, Marc Heurgon, etc., soutenue par le secrétaire national Edouard Depreux (qui rompt ainsi avec ses camarades du PSA). Elle considère que le PSU a « une solidarité de fait avec le peuple algérien », mais que « les méthodes de lutte clandestine, la fuite devant l’action de masse partent d’une appréciation défaitiste de la réalité… que c’est parmi le peuple français, au sein de l’armée et non ailleurs que se mène le combat ».C’est cette position qui s’impose en définitive.
  • Mais je pense que la pression des partisans du premier texte contribua fortement à l’organisation par la majorité des ébauches d’actions de masse que furent les manifestations interdites par le pouvoir gaulliste.

* Sophie : Plus concrétement ? Y a t-il une synthèse ? un compromis ? ou plan d’action ?

* Guy : Je peux affirmer que ce débat est fondateur du rassemblement qui dirigera la fédération de Paris pendant plusieurs années, avec Marc Heurgon comme secrétaire et Michel Rocard comme responsable de la formation. Ce tandem étonnant « roulera » efficacement jusqu’à mai 1968, y compris à l’échelon national.

  • Marc Heurgon dira qu’il avait « coupé l’omelette par les deux bouts », laissé de côté les conservateurs timorés, à droite, et les excités sectaires et irresponsables, à gauche. Les 3 « transfuges » de la motion Verlhac étaient : Robert Leprieur, le mari de Geneviève, Jacques Reynaud de sensibilité trotskiste et moi, nommé trésorier. Les anciens socialistes étaient Claude Dubois et Michel Rocard, sous le pseudonyme de Georges Servet. Ce dernier avait trouvé Marc « responsable et dynamique ».Viendra vite se rajouter Agustin Guerche, journaliste.
  • Après les réunions du bureau parisien, nous allions dîner à la Coupole de Montparnasse et Marc me ramenait rue des Alouettes dans sa vieille DS, sauf lorsque j’avais été en désaccord avec lui pendant la réunion ! Rocard et Heurgon ont été vraiment des amis ! Je me souviens de Marc faisant sur la nappe en papier la liste du futur gouvernement, de son humour décapant. * * * * Personnage étonnant qu’il me faudra décrire. Nous avons eu dans cette période plus de 2000 adhérents dans la seule ville de Paris, avec quelques sections d’entreprises et plusieurs sections étudiantes ou lycéennes. Le petit local de la rue Henner était une ruche !
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Onzième texte: Mon vécu de manifestant

* Sophie : Nous n’avons pas eu le temps de parler de ta dernière aventure avec la police. Qu’avais-tu inventé, cette fois-là ? Dans quel domaine ?

* Guy : Ce n’est pas moi qui ai déclenché une grande grève dans une grande entreprise à vocation internationale, fille des Machines Bull! Voici les faits.

  • Honeywell Bull est alors la plus grande entreprise du 20e arrondissement de Paris, avec 2400 employés. Régulièrement nous y distribuons les tracts du groupe « entreprises » PSU 20e. Nous y avons deux adhérents et plusieurs sympathisants, dans la CFDT.
  • Pendant six semaines en décembre 1972 et janvier 1973, Honeywell-Bull est en lutte, pour obtenir un treizième mois de salaire.. La CGT veut que cette augmentation soit hiérarchisée alors que CFDT la veut uniforme.
  • Pendant cette lutte, la section PSU réalise, en sérigraphie, une affiche de soutien. Nous voilà donc partis, Jean-Jacques Jourda et moi avec notre seau de colle, nos balais et la bombonne de lessive dans laquelle sont enroulées plusieurs séries d’affiches sur les luttes et le contrôle ouvrier. Nous n’avons presque plus de colle et nous entreprenons de terminer sur le grand panneau publicitaire situé juste en face de l’entrée réservée aux dirigeants de la grande entreprise, sur l’avenue Gambetta.. Soudain surgissent six grands gaillards qui nous intiment l’ordre de décoller nos affiches encore humides.
  • Nous n’avons pas le rapport de forces suffisant pour refuser l’ordre de ces sbires qui sont sans doute payés par l’entreprise. Nous rentrons donc chez moi, tout près, après un petit détour pour semer nos adversaires. Au début de ma rue Haxo, le morceau de mur, lieu de nos collages habituels, me tente pour liquider le reste de colle et nous voilà à l’œuvre lorsque réapparaissent les mêmes gaillards, avec la même injonction. Furieux je leur déclare : « Vous voyez, nous n’avons plus de colle, mais nous allons en refaire et nous allons continuer ! » - « Ah bon ! Police ! Venez avec nous ! » Et ils exhibent leur carte.
  • Dans la grande pièce du commissariat de la place Gambetta, un inspecteur étale sur la table nos différentes affiches pour les noter sur son rapport. Un policier en uniforme, manifestement un peu éméché, s’approche et lit à haute voix les slogans, en particulier celui qui explique que les augmentations de salaires sont rapidement annihilées par l’inflation et que la bataille importante se situe ailleurs, dans le contrôle ouvrier, notre thématique dominante de l’époque. Il se retourne et, à la cantonade, proclame : « N’est-ce pas collègues, ils ont bien raison ! » L’inspecteur baisse le nez sur son rapport, comme s’il n’avait pas entendu !
  • Un peu plus tard, j’entends des policiers dire dans un coin : « Ils sont comme nous ; ils bossent demain. » Des syndicalistes sans doute ! Nous serons assez vite libérés. Mais il est curieux de voir aussi clairement la police nationale au service du patronat, pour stopper un affichage inopportun !

* Sophie : Les manifestations de rue, interdites, peuvent être sans doute plus dangereuses pour les militants ! Tu as dû connaître cela ?

* Guy : Oui évidemment ! La première manifestation de ma vie à laquelle je participe se situe le 27 octobre 1960, contre la guerre d’Algérie, à la fin d’un meeting dans la grande salle de la Mutualité. Ce meeting est décidé et organisé par le PSU, cheville ouvrière ; mais n’y prennent la parole que des syndicalistes, de l’UNEF, de la CFTC (la CFDT n’existait pas encore !), de la FO parisienne et de la FEN pour les enseignants. Le PCF avait essayé de saboter ce rassemblement en organisant des débrayages dans les entreprises pour empêcher ses militantEs de nous rejoindre. Malgré tout nous sommes environ 3000. Il est prévu de faire à la sortie une manifestation vers la prison de la Santé et je fais partie du service d’ordre qui doit encadrer les personnalités, en tête de la manif, évidemment interdite !

  • Par précaution, je décide d’enlever mes lunettes et c’est le départ. Soudain, je me retrouve seul au milieu de la place, ne sachant plus de quel côté sont les manifestants et de quel autre la police ! Je remets vite mes lunettes et recule vers les manifestants. La manifestation est dynamique, déterminée, bien encadrée! Un peu avant la prison, un mur noir de gardes républicains, avec des gourdins qui chargent bien groupés. Nous fuyons et j’ai envie de pousser les camarades pour qu’ils aillent plus vite. Je décide de m’arrêter à un panneau de bus et de jouer le promeneur innocent ;. ça marche et la masse noire passe pour matraquer les moins rapides.
  • Avec le PSU je participerai à plusieurs autres manifestations, brutalement réprimées par la police. Par contre sur la place Clichy nous jouerons un bon tour à la police.

* Sophie : Alors, raconte !

* Guy : Le PSU démontre le premier novembre 1961 qu’il est possible de « tenir la rue » pendant un bon moment malgré l’interdiction et les menaces de poursuites, sans prendre de gros risques.

  • La manifestation PSU de la place Clichy est une ébauche de réponse au massacre des travailleurs algériens le 17 octobre 1961. Le nombre de manifestants pacifiques, jetés alors dans la Seine ou tués dans la rue est de plusieurs centaines. Chaque année une cérémonie du souvenir est organise le 17 octobre au pont Saint- Michel.
  • Marc Heurgon, dans son livre : « Histoire du PSU », raconte de façon très vivante l'un de mes meilleurs souvenirs de militant (joie du bon tour joué à la police, joie de l’action menée avec une parfaite organisation, joie de la cohérence politique). J’ai vécu cette expérience avec mes camarades de la section PSU du 19e arrondissement de Paris et je me permets de copier ce récit de Marc.
  • « En cet après-midi de la Toussaint, il y a beaucoup de monde dans les rues ; place Clichy, les queues s’allongent devant les cinémas. Il est un peu plus de 16 heures lorsque le cri « Paix avec l’Algérie » retentit, aussitôt repris par des centaines de « promeneurs ». On court de tous côtés vers le centre de la place où l'on hisse Edouard Depreux sur le socle de la statue du maréchal Moncey. On ne comprend que quelques mots lorsqu il appelle à la mobilisation contre « ce régime qui tolère la renaissance du racisme ». Déjà un cortège s’est formé qui s’engage sur le boulevard de Clichy, tandis qu'un service d'ordre efficace fait ranger les voitures et dégage la voie. En tête, au coude à coude, les membres du bureau national et des directions parisiennes, suivis par plusieurs centaines de militants. Sur les trottoirs, quelques journalistes discrètement prévenus et une foule nombreuse, étonnée, certainement pas hostile. Tout le long du parcours, des militants distribuent des tracts multicolores sur les tergiversations de De Gaulle. Pas un policier sauf, là-haut, l'hélicoptère d’observation ; les forces répressives vont bientôt arriver, mais… trop tard, car place Blanche la dispersion s’est opérée, les manifestants se sont dilués dans les rues avoisinantes et, lorsqu ils descendront des cars, les policiers ne pourront que se faire la main sur quelques badauds éberlués.
  • Une demi-heure plus tard, boulevard Poissonnière, nouvel attroupement autour de quelques militants ; sortant de la foule qui faisait la queue devant le Rex, Depreux dépose quelques roses rouges sur le trottoir, là où, le 17 octobre, deux Algériens ont été abattus : « Le PSU à ceux qui sont morts pour leur liberté »… ». .
  • La direction du PSU utilise à cette occasion des méthodes inspirées par ses Résistants de la guerre de 1939 : fausses informations répandues pour tromper la police…, lieu de rassemblement décidé seulement vers 14 heures par Alain Savary et Jean Arthuys, rendez-vous secondaires, à15 heures, différents pour chaque section, informée sur le rendez-vous final au dernier moment par deux de ses adhérents qui ont eu l’ordre de rester constamment ensemble, pour ne prendre aucun risque de fuite. Ce n’est qu'une première étape vers des manifestations de plus grande ampleur qui se multiplieront, soumises aux charges de la police dans lesquelles le PC tardera à s’impliquer. Il le fera sous la pression de ses jeunes.

* Sophie : As-tu vécu la terrible journée du métro Charonne

* Guy : Oui. Mais il faudra que nous revenions en arrière pour parler des difficultés de la fusion des composantes du PSU et du débat sur l’insoumission ; donc du manifeste des 121, de Jeune Résistance, des raisons de l’attitude du PCF, etc.

  • En ce 8 février 1962, c’était ma 5e ou 6e manifestation interdite. Maurice Papon était préfet de police. Le PCF s’était enfin décidé à participer.
  • La manif allait se terminer pour une fois sans incident, sans charge des forces de l’ordre qui étaient toujours brutales. J’étais avec Janine, une camarade de ma section du dix-neuvième arrondissement de Paris qui s’était foulé une cheville (au retour du ski…en descendant de son lit !)
  • Soudain nous percevons que, au loin, les choses tournent mal. Comme d’habitude nous nous replions le plus vite possible, mais, assez vite, je me souviens que Janine clopine et je reviens la chercher. Nous fuyons à son allure sur le trottoir et bien évidemment les CRS arrivent. Avec une trentaine de manifestants nous nous réfugions dans l’immeuble le plus proche. Certains se mettent à chanter la Marseillaise quand les CRS passent devant l’immeuble. Bien entendu, face à cette provocation les CRS s‘engouffrent dans l’immeuble. Une partie des manifestants se réfugie dans l’escalier ; une dizaine d’autres, Janine et moi, descendons dans l’escalier en colimaçon de la cave et restons bloqués un peu plus bas. Nous entendons les cris des camarades que les policiers matraquent sauvagement dans l’escalier. Ils s’apprêtent à nous faire subir le même sort et je serai le premier à leur portée; je sens Janine paniquée et je reste étrangement calme (manque d’imagination, optimisme ?). La lumière de notre escalier est en panne : les CRS sont braves mais pas téméraires, pensent peut-être que nous avons des bâtons. Ils nous promettent d’aller chercher des torches. Mais leurs chefs ont besoin d’eux plus loin. Alors, avant de partir, pour marquer leur mépris ils pissent dans l’escalier!
  • En remontant nous trouvons dans la petite cour des blessés que le pharmacien mitoyen soigne. Dans les rues nous voyons des groupes de jeunes balancer des pierres sur les cars de police et devinons qu’il s’est passé des choses graves. Nous apprendrons les morts du métro par la radio chez Janine et j’irai rejoindre les autres responsables des sections PSU.
  • Les 8 morts étaient tous membres du PCF, ce qui a permis ensuite à leur parti de dire qu’il a été le premier et le seul à militer pour la paix en Algérie. L’enterrement des 8 manifestants de Charonne regroupa des centaines de milliers de Parisiens. Joua t-il un rôle dans la décision du général de Gaulle de signer les accords de paix d’Evian avec le FLN, le 18 avril 1962 ? Les historiens en doutent.
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Dixième texte : Les surprises de mes séjours dans les locaux de la police

* Sophie : Dans tes activités militantes, tu as-dû avoir des problèmes avec la police ? Des arrestations ?

* Guy : Oui, cinq fois au total dans tout mon parcours et cela commence bien évidemment avec la guerre d’Algérie. Avec le camarade Robert Leprieur, nous collons nos affiches « Et l’Algérie ?», pour faire penser à l’opinion qu’il y a peut-être des gros problèmes avec cette guerre ! Interpelés, nous sommes conduits au commissariat et cette nuit me reste bien en mémoire. Les policiers ironisent ; « Au lieu de courir les filles, ces dingues collent des affiches ! » Un clochard arrive, lui aussi, et la police lui fait vider ses poches, avant de l’embastiller. Et c’est un bric à brac ahurissant ! Il rejoint dans les cases grillagées une ou deux prostituées et le dialogue est savoureux !

  • Plus ennuyeux: la police réveille mes proprios pour vérifier que j’habite bien leur hôtel. Donc, le lendemain, je dois expliquer que je n’ai rien fait de grave, ni vol, ni scandale sur la voie publique !
  • Une autre fois, avec Robert, nous finissions un collage et revenions en file indienne à cause de l’étroitesse du trottoir. Sans me retourner je dis : « Nous pourrions mettre ici une dernière affiche ? ». Pas de réponse ! Un policier s’est intercalé entre nous deux. Il ne bronche pas, préférant rentrer chez lui plutôt que de nous emmener au commissariat ! Ouf !
  • Sophie : S’il y a des moments drôles ou dramatiques, tu pourrais peut-être rompre cette monotonie chronologique et me raconter?

* Guy : Pourquoi pas ! D’ailleurs les premières concernent bien cette période terrible de la guerre d’Algérie. Le 30 avril 1960, le MAN (Mouvement pour une Alternative Non-violente) a brisé une première fois le silence de la grande presse en réunissant environ 1000 personnes dans une manifestation originale devant le camp d’internement de Vincennes, vaste centre de triage où le gouvernement parque des centaines de « suspects », nord-africains pour la plupart. Les manifestants restent assis devant le camp, en silence. Les policiers doivent les traîner un par un vers leurs cars. Parmi les manifestants deux membres connus du PSU : l’historien Pierre Vidal-Naquet et le mathématicien Laurent Schwartz, ainsi que la résistante Germaine Tillon. Je décide de participer à l’action organisée quelques semaines plus tard, en bas des Champs-Élysées, à 18 h. Je fais comme les autres et je m’assois par terre en brandissant un carton « non aux tortures » ou « paix avec l’Algérie ». La police a tiré les leçons de Vincennes et, voulant éviter la présence d’une foule importante, embarque dans ses cars les manifestants au fur et à mesure de leur arrivée. La consigne est de ne pas résister et de se laisser traîner.

  • Le silence, la dignité, la non-résistance mettent les policiers dans une rage froide ; ils cassent les lunettes d’une vieille dame, déchirent la soutane d’un prêtre (les prêtres portaient encore soutane). Sur le bord du trottoir une bande de fachos nous insultent, nous traitent de pédés et menacent de nous casser la gueule. Je me demande jusqu’où nous pourrons pousser la non-violence. Mais ils n’ont pas osé le faire. Quelle belle preuve de la force morale de la non-violence !!! La police les aurait certainement laissé faire.
  • Comme les autres je suis pris comme un sac de patates par les bras et les jambes puis balancé dans un car. Je me souviens encore que, pendant le vol, je fus inquiet sur les conditions de l’atterrissage qui, en fait, se passa bien. On nous conduit dans le centre de tri et d’identification de Beaujon du huitième arrondissement, réservé aux « terroristes », avec barbelés et projecteurs. Les cars défilent donc dans les beaux quartiers avec derrière les grilles nos pancartes iconoclastes, contre les tortures. A Beaujon, on sépare les hommes et les femmes et c’est le défilé devant les inspecteurs éberlués de découvrir moult officiers de la légion d’honneur, un professeur au collège de France, des « notables » ! Tous sont-ils donc devenus fous ?
  • Nous subissons la séance de photographie d’identité judiciaire, face et profil, comme les criminels, avec un numéro sur le ventre. Le lendemain un ami de mon lycée me dira que, à côté de lui, il avait remarqué un quidam possédant un passeport diplomatique et, curieux, avait découvert qu’il s’agissait de Pierre Joxe futur ministre de l'intérieur mais surtout fils du ministre du général De Gaulle qui plus tard allait négocier les accords d’Evian avec le FLN algérien. Emoi dans les hautes sphères évidemment et on vient proposer à Pierre Joxe de le libérer et il refuse !
  • Dans ma cellule est formé un rassemblement hétéroclite de professions et d’engagements politiques. Notre nuit passionnante de discussion fascine les flics chargés de surveiller ces dangereux révolutionnaires.
  • On nous libéra par petits groupes à 5 heures du matin, à 20 km pour certains, et pour mon groupe dans le bois de Boulogne le plus loin possible d’un métro ! Petite punition fort mesquine !

* Sophie : Avec la fin de la guerre d’Algérie, les occasions de conflit avec l’ordre public auraient du diminuer ? Alors, qu’avez-vous fait encore ?

*Guy : Voilà ! Nous sommes en 1972. Au 15 de la rue Bisson, dans le quartier de belleville. 400 travailleurs africains sont entassés dans une cartonnerie désaffectée et exploités par un marchand de sommeil qui gagne 3 millions d’anciens francs par mois et ne paye ni électricité, ni eau, d’où des coupures. Ce foyer est un vrai taudis. Un comité de soutien très large regroupant une douzaine d’organisations locales dont la CFDT, la LDH, le PSU, le Secours Rouge s’est constitué pour soutenir leur demande de relogement et leur grève des loyers. Un système d’alerte est en place.

  • Et un beau matin, nous voilà mobilisés d’urgence ; la police se prépare à expulser. Nos ne sommes qu’une vingtaine environ attendant l’arrivée de renforts. La police nous laisse gentiment venir jusqu’au foyer, et puis, soudain, elle barre la rue et nous embarque dans un car. Nous serons retenus toute la journée dans le commissariat de la Place Gambetta, situé alors juste à gauche de la mairie.. Il ne fallait pas que nous puissions revenir et troubler les forces de l’ordre dans leur travail sympathique !
  • Journée un peu folle pour la vingtaine d’embastilléEs ! Car la police n’a pas fait dans la dentelle et a ratissé large : la « fournée » comporte des militantEs, mais aussi un simple habitant de la rue qui a commis la maladresse de descendre chercher des croissants pour son petit déjeuner et a de l’eau sur le feu. Le comique de l’histoire est que la police a aussi enlevé un coiffeur et un clown fort triste de se trouver là. Ces quelques « innocents » pensent que la police, découvrant qu’ils habitent la rue Bisson, va les libérer parce que leur présence sur les lieux est naturelle. Nenni : pour la police c’est une raison supplémentaire de solidarité et de connivence ! Leur indignation ne servira à rien C’est comme cela que se fabriquent en quelques heures des révoltés à partir de citoyens relativement apolitiques !
  • Une journée entière, c’est long et il nous faut inventer des distractions. L'idée d’une chorale s’impose. Le Temps des cerises, l’Internationale, la Jeune Garde, etc. retentissent. Les fenêtres sont ouvertes. Qu’ont pu penser les nombreux passants ? Laurence proposera même de jouer à saute-mouton car nous ne sommes que « retenus » dans la grande pièce et pas accusés de quoi que ce soit. Le deuxième stade pour les petits délinquants, c’est l’enfermement dans une cellule grillagée à l’angle de la pièce qui contiendrait difficilement 3 personnes. Les policiers nous montreront aussi, à côté des WC, le réduit infâme et minuscule où sont mis provisoirement les délinquants plus dangereux. Les flics accepteront d’aller nous acheter des sandwichs au café d’en face et seront stupéfaits de nous voir partager avec le jeune délinquant de la cellule.

* Sophie : Quelle activité as-tu trouvé pour te faire embastiller une quatrième fois ?

* Guy : Nous sommes quatre, ce samedi de printemps1981 deux femmes, Anne et Blandine, et deux hommes, Carlos et moi, deux PSU et deux associatifs, de l’Asti 20e. Nous collons des affiches pour exiger la carte unique de 10 ans pour les travailleurs immigrés, renouvelable automatiquement. Elle sera accordée en 1983 par Mitterrand.

  • Nous sommes en plein travail sur le petit bâtiment carré en briques de la place Martin Nadaud, lorsque s’arrête une superbe voiture américaine avec deux jeunes Turcs qui viennent de se marier. Ils nous demandent où se trouve une rue dont j’ai oublié le nom. Et soudain s’arrête un autre véhicule, un car de police. Les flics descendent et, agressifs, nous demandent de décoller nos affiches puis nous embarquent dans le car avec tout notre matériel et…les deux Turcs, malgré notre insistance à affirmer qu’ils ne font pas partie de l’équipe.
  • Au commissariat de la place Gambetta, nous sommes séparés des Turcs et alignés sur un banc. Anne est sommée de rester assise lorsqu’elle esquisse un geste pour se lever. Un inspecteur vient relever nos identités et croit que nous nous moquons de lui lorsque, à la question « profession ? » répond une litanie : « Professeur, professeur, professeur, professeur». Il veut nous faire déclarer que les Turcs sont nos « complices » !
  • Je suis inquiet lorsqu’ils nous font remonter dans un car de police d’autant qu’Agnès et moi devons dîner chez un ami en banlieue. Je pense que nous allons passer la nuit en cellule. En fait nous arrivons simplement dans le commissariat de la rue des Orteaux, le seul commissariat en service pour la nuit du samedi. Nous sommes gardés dans une pièce par un policier en uniforme assez sympathique avec lequel nous discutons des conditions de travail et de formation des policiers, une sorte de discussion entre syndicalistes de la fonction publique. Il est marié à une Antillaise et se dit donc hostile à toute forme de racisme.
  • Un inspecteur appelle dans son bureau Anne et Blandine, l’une après l’autre, pensant que ces « faibles femmes » accepteront facilement d’admettre la participation des Turcs à notre action intolérable et de signer une main courante dans ce sens. Bien entendu, elles refusent, puis il nous fait entrer, Carlos et moi. Il nous invite fermement à signer sa rédaction de main courante ce qui nous permettrait d’être libres ; nous refusons. Mais ce chantage et surtout le contenu des propos me semblent si odieux que je suis sur le point d’exploser et d’insulter l’inspecteur, lorsque je réalise que : « insultes à un fonctionnaire de police dans l’exercice de ses fonctions » pourrait me coûter assez cher !
  • Attente inquiète et puis, curieusement, on nous libère. En fait, s’ils nous avaient gardés toute la nuit, ils auraient été obligés de rester eux aussi à plusieurs. A la porte, quatre ou cinq amis, alertés je ne sais plus comment, nous attendent …et nous sommes arrivés en retard chez l’ami Alex. Nous ne saurons jamais ce que sont devenus les Turcs, ni la belle voiture.
divers
Neuvième texte : Nicolas Bourbaki et les maths modernes– Retour à Paris
  • Sophie : Tu m’as promis que nous reparlerions des maths modernes liées au mathématicien imaginaire Nicolas Bourbaki

* Guy : Bourbaki visait à faire découvrir par tout le monde, et pas seulement par les spécialistes, les « secrets » ignorés des structures communes à des branches mathématiques aussi différentes que la géométrie, l’algèbre, l’arithmétique, l’analyse. Les élèves découvrent plusieurs fois des théorèmes qui ont, en fait, la même structure de raisonnement. Les élèves et, je crois, les profs, n’en ont pas conscience.

  • Imagine la révolution que ce projet provoquerait s’il était généralisé aux domaines de l’économie, de la sociologie, de l’histoire, de la philosophie ! Aller au cœur des choses, aux racines communes, aux structures communes, aux complicités cachées, provoquerait sans doute une vraie révolution ! . Comme faire une synthèse de faits apparemment étrangers mais liés à la même cause cachée, faire des synthèses basées sur des matrices communes et pas sur des comparaisons subjectives, intéressées, politiciennes ! Tu peux imaginer les bouleversements que provoquerait cette méthode rationnelle, intelligente appliquée en politique. C’est pourquoi ces mathématiciens étaient profondément révolutionnaires !

* Sophie : Alors, dis-moi pourquoi cette révolution me semble avoir avorté ? Est-ce que je me trompe ?

  • Guy : Non, tu ne te trompes pas. Et l’analyse des causes de cet échec relatif est importante pour nos avenirs. Plusieurs explications sont claires. D’abord, par nature même, ces maths sont encore plus abstraites que les maths classiques, plus philosophiques, pourrait-on dire, puisqu’elles s’aventurent au plus profond, avec les structures. Plus de difficultés impliquent plus d’efforts d’intelligence !
  • En deuxième lieu, ces « structures » sorties de leurs cachettes, il fallait bien les baptiser pour les utiliser ensuite. Pour ne pas dérouter trop, les bourbakistes utilisèrent des mots du langage courant : espaces, ensembles, réunions, ensemble vide, élément neutre, groupes, anneaux, corps, applications, matrices, etc. Les parents d’élèves, formés aux maths classiques, ne connaissaient pas le sens nouveau de ces mots en mathématiques, pour aider les enfants. Trop peu de parents firent l’effort d’apprendre ces significations et pratiquement aucun dans les milieux défavorisés « écrasés » par leurs boulots !
  • En troisième lieu, et en bonne logique, les bourbakistes considèrent que la construction d’une nouvelle maison commence par les fondations, par le début de la scolarité, c’est à dire l’école primaire. On ne commence pas une maison par le toit, les grandes écoles ou l’université pour descendre vers le rez-de-chaussée ! Ils sont encouragés par le savant suisse Jean Piaget qui travaille sur le développement intellectuel des enfants. Les « schèmes « de Piaget sont d’ailleurs des entités abstraites analogues aux « structures ».
  • Les bases de la théorie des ensembles, les notions de réunion ou d’intersection sont faciles à matérialiser avec des « patates », des ellipses ou des cercles et faciles à assimiler par des exemples concrets dans une classe. Les opérations d’arithmétique : addition, soustraction, multiplication qui étaient les premières acquisitions dans les études antérieures sont nettement plus difficiles, car il faut apprendre les chiffres, des tables de multiplication, maîtriser la question des retenues ! Sans parler de la division qui exige des tâtonnements ! Donc il est logique de commencer par les ensembles. Mais les instituteurs n’étaient pas formés, les parents encore moins. Une nation entière était concernée, et tout bouleversement inquiète. Peut-être eut-il fallu commencer par des expérimentations, donner du temps au temps ?

* Sophie : Ton bilan, à toi, comme prof ?

Guy : Je t’ai raconté mon dilemme de Saint Omer. A Chaptal, pour ma classe de mathématiques spéciales, il m’a fallu apprendre les maths modernes et c’est plus difficile à 35 ans qu’à 20. Je n’ai pas eu trop de mal ; mais les élèves faisaient les multiplications de matrices plus vite que moi ! Le balancier est revenu trop loin dans le sens inverse. On a supprimé les questions les plus abstraites, qui sont souvent liées à des questions délicates que les Grecs avaient posées sans savoir les résoudre. Notions développées au 18e siècle et depuis. On développe beaucoup l’utilisation pratique de formules que l’on ne démontre plus. Cela est utile pour les ingénieurs mais on escamote trop les connaissances théoriques.

* Sophie : Et la guerre d’Algérie ? Où en est-elle ? Que devient ton « ami » Guy Mollet ? Il y a longtemps que nous n’en avons pas reparlé !

* Guy : Il a été vice-président du Gouvernement Pierre Pfimlin du MRP, peu de temps, en mai 1958 ! Surtout, le 13 mai 1958, à Alger, Pierre Lagaillarde provoque un coup d’état, en faveur de l’Algérie française. Le général Massu devient président d’un Comité de Salut public. Ce coup d’état est habilement récupéré par des amis du général De Gaulle, soutenu par le général Raoul Salan. Pour « sauver la république » Pfimlin et Mollet ont recours à De Gaulle, qui devient Président du Conseil. Guy Mollet est ministre d’état dans ce gouvernement, que la SFIO cautionne ! Il y restera une année environ. C’est la goutte d’eau de trop pour un certain nombre de membres connus de la SFIO. Ils quittent ce parti socialiste et fondent le Parti Socialiste Autonome (PSA), en septembre 1958, dirigé par Edouard Depreux. Celui-ci sera également, en avril 1960, le secrétaire national du PSU réunissant le PSA, l’UGS (union de la gauche socialiste), Tribune du communisme et quelques petits groupes. Une ébauche du rassemblement se présentera aux législatives de l’automne 1958 sous le nom d’UFD (union des forces démocratiques), avec de médiocres résultats !

  • Je me souviens avoir participé à un rassemblement place de la République contre le coup d’état qui avait été le moteur de l’arrivée de De Gaulle. Nous étions peu nombreux et, pour la première fois, je voyais Mendès en chair et en os, comme d’ailleurs François Mitterrand qui écrira le fameux « Coup d’état permanent » qu’ il oubliera quand lui-même sera président de la République ! A Chaptal, nous créons, à quelques-uns un comité de défense de la république qui ne vivra pas longtemps;

* Sophie : Tu parles de Chaptal ? Alors tu es revenu à Paris ?

  • Guy : Oui. En juillet 1958 j’apprends ma nomination à Fontainebleau puis en septembre au lycée Chaptal de Paris. Heureux imprévu ; mais qui ne facilite pas la recherche d’uns chambre ! Je finis par avoir la possibilité d’occuper une minuscule chambre de bonne, au dernier étage d’un bel immeuble situé entre le lycée et le parc Monceau. En échange, je dois donner des leçons de maths à la fille des propriétaires, qui est en troisième. Pas de douche, WC sur le palier ; on y accède par l’escalier de service. Une lucarne donne sur les toits de Paris. L’avantage est de pouvoir aller au lycée à pied.
  • Je chercherai plus confortable. Je trouverai une chambre dans un hôtel meublé de la rue des Alouettes, tout près du parc des Buttes-Chaumont, en face de studios de télévision. J’y resterai presque 10 ans, en militant dans la section PSU du dix-neuvième arrondissement. J’irai souvent travailler dans le parc fort agréable.
  • Les propriétaires de la chambre de bonnes prendront mal mon déménagement, une sorte de rupture de contrat ! . Pourtant j’ai continué mes leçons de maths jusqu’à la fin de l’année ; Il est vrai que le Monsieur était un ancien inspecteur des colonies françaises !
  • J’ai la classe de préparation aux Arts et Métiers, plus une première. La classe de PENSAM pose un vrai problème, car elle comporte deux niveaux d’élèves, ceux qui ont le baccalauréat en poche et ne préparent que le concours des Arts et ceux qui préparent le concours et le baccalauréat. Il faut donc donner des problèmes de géométrie assez difficiles ; mais pas trop ou pas toujours.
  • Les ingénieurs sortis des Arts et Métiers forment depuis toujours une véritable franc-maçonnerie, pour trouver de bons postes, comme d’ailleurs les ex-polytechniciens. Or, à ce moment-là, dans le privé, le salaire des ingénieurs embauchés dépend du nombre d’années passées après le bac en classe prépa ! Handicap terrible pour nos gadzarts. Les anciens obtiendront assez vite l’alignement sur les autres grandes écoles, une année de maths sup et une année de mathématiques spéciales technologiques. Une conséquence grave sera la quasi-disparition des candidats issus des classes populaires ‘que j’ai eu quelque peu en 1958 !). Je serai nommé prof pour cette nouvelle classe.

* Sophie : Et au niveau politique, quelles nouveautés, pour toi et pour la question algérienne ?

* Guy : Il n’y a pas de section de mon parti UGS dans le 8e arrondissement de mon domicile. Donc je rejoins celle du 9e et je fais connaissance de Geneviève et Robert Leprieur qui deviennent des amis. Geneviève sera pendant la quasi-totalité des 30 années de vie du PSU un vrai pilier de ce parti. Officiellement elle n’était que secrétaire-dactylo pour Paris ou le national. En réalité, elle échangeait énormément avec les secrétaires de section et les militants qui venaient nombreux chercher des tracts, voire les faire imprimer. Elle était une confidente, une psychologue non diplômée, une sorte de maman pour certains (elle m’a beaucoup parlé de ce rôle avec le futur ministre Charles Hernu !). Elle a noué des liens amicaux avec bien des militants et avec plusieurs dirigeants nationaux, hommes ou femmes. On peut dire qu’elle incarnait le parti dans sa continuité et sa diversité! Elle était compréhensive mais exigeante et…belle !

  • Notre section UGS ne compte que 10 adhérents, mais militants actifs. Parmi eux 2 ou 3 membres également de « socialisme ou barbarie » du philosophe Cornélius Castoriadis. Après la fréquentation d’ouvriers chrétiens, la discussion avec ces intellectuels trop théoriciens me perturba quelque peu. Ils refusèrent d’adhérer au PSU à cause d’une magouille qu’ils estimaient politicienne entre Mendès et le PSA Dans cet arrondissement les tracts sont beaucoup plus mal acceptés qu’à Saint Omer !
divers
Huitième texte : Saint Omer, le lycée et moi

* Sophie : Tu m’as parlé d’une distribution des prix ?

* Guy : C’était une règle à l’époque. J’en avais vécu une, chaque année, à Guéret. Les livres distribués pendant la guerre, comme récompenses, étaient plus modestes qu’avant. A Saint Omer la coutume était d’alterner, pour le discours, entre un prof littéraire et un prof scientifique, choisi parmi les nouveaux venus. Donc ce tut moi pour celle de juillet 1957. Mon texte devait être validé par le recteur qui répondait. Donc pas question d’aborder la guerre d’Algérie ! J’ai beaucoup cogité et travaillé pendant les vacances de Pâques, * en Creuse, et j’ai rédigé un discours sur les analogies entre un élève qui cherche la solution d’un problème de mathématiques et le chercheur du CNRS ou le poète. Mon texte est un peu lyrique sur les moments intenses, comme celui de l'idée décisive. Je l’ai sur mon ordinateur.

  • L’idée que les profs doivent venir en robe comme les universitaires ou les juges commence à disparaître ; mais celui qui prononce le discours doit venir en robe. J’emprunte donc celle de mon ami Robert : mais il est prof d’Anglais, son étole est jaune, alors que, pour les scientifiques, la couleur est le rouge. J’achète une étole rouge à 2 rangs d’hermine comme les licenci (on passe à 3 rangs pour les docteurs, à noter que l’agrégation n’est pas un grade universitaire).
  • Voilà le grand jour. Le théâtre est complètement plein : avec les lycéen/ne/s, lieus parents et les curieux ! Sur la scène : - tous les profs au fond - devant les autorités universitaires ou civiles et aussi un général - à gauche, devant, une table pour moi, isolée ! En montant sur la scène, je me prends les pieds dans la robe et trébuche ; mais je ne tombe pas ! Je me souviens seulement que je me suis beaucoup ennuyé seul dans mon coin, pendant la réponse du Recteur puis la longue lecture des palmarès de toutes les classes, dans toutes les disciplines et le défilé de celles et ceux qui venaient chercher leurs livres. Je fus félicité par beaucoup de monde et content que la cérémonie soit terminée !

* Sophie : Je pense qu’il y avait toute l’administration du lycée. Parle-moi de leur rôle, dans ce lycée mixte et des problèmes qu’ils ont pu avoir !

* Guy : Il y a eu plusieurs épisodes étonnants, inattendus ! Il est très rare que le chef d’établissement, le proviseur pose lui-même problème ! Celui-ci était un bon administrateur ; mais il avait quelques petits « soucis » avec la sexualité. Disons qu’il était voyeuriste. Il avait été proviseur à Vienne en Autriche ; il avait enlevé une étudiante et avait été muté à Saint Omer pour cela. Cette personne, très belle, était devenue sa femme.

  • Il paraît qu’il avait l’habitude, quand une élève venait dans son bureau, de faire tomber son stylo pour que l’élève le ramasse et qu’il puisse apercevoir un morceau de sa culotte ! Tu diras que je n’ai pas vérifié ; mais l’anecdote suivante est rapportée par plusieurs surveillantes d’internat.
  • Chaque internat doit légalement faire, chaque année, un exercice d’incendie, la nuit. Pour préparer les jeunes à cette éventualité. Donc notre proviseur organise cet exercice ; aux surveillantes d’internat il déclare : « Il faut que cet exercice soit très sérieux et organisé comme s’il y avait vraiment le feu. Les jeunes filles doivent descendre immédiatement après la sonnerie d’alerte. Ce qui signifie en tenue de nuit, sans prendre le temps d’enfiler un autre vêtement ! Je compte sur votre autorité ! » Voilà la nuit et le signal d’incendie. Le proviseur est posté dans le magnifique escalier en colimaçon qui descend du dernier étage, celui du dortoir féminin. Les jeunes internes défilent devant lui, en chemises de nuit, dignes, et, aux étages inférieurs, pouffent de rire, car elles savent le penchant voyeur de leur proviseur ! Personne ne nous a parlé de sa présence pour l’exercice des garçons !

* Sophie : Mais, n’y a t-il pas eu des problèmes entre élèves garçons et élèves filles ? ou entre enseignants ?

* Guy : Je vais commencer par le récit qui aura des conséquences pour moi. Il y a un collègue, non titulaire, qui enseigne la physique et la chimie. Sa femme, postière, travaille à Toulouse. Tu vois la distance et les difficultés à se rencontrer. Le prof. fait un enfant à une élève de première, orpheline. Scandale possible ? Le proviseur négocie avec le grand-père, promet que le prof paiera une pension alimentaire et obtient le silence. Ouf ! A la rentrée, la postière, conformément à la loi sur le rapprochement des fonctionnaires mariés, obtient sa mutation pour Saint Omer.

  • Le collègue n’a pas avoué sa faute et donne des leçons supplémentaires pour payer sa pension alimentaire. Mais cela est aléatoire et, un jour, il est dans l’impasse. Alors, affolé, il vole une vingtaine de billets de loterie nationale dans un café-tabac ! Certains billets sont gagnants et il va encaisser les sommes bienvenues. La buraliste, qui avait pu noter les numéros de billets volés, repère donc son voleur et nouveau scandale en perspective pour le lycée ! Le prof auxiliaire est immédiatement muté à Lille, ce qui l’arrange bien pour finir ses études. On m’a dit qu’ensuite il travaillera sur les fusées. La concurrence avec le lycée catholique pouvait devenir terrible pour le nôtre. Le proviseur arrache encore une fois le silence. Mais il va falloir remplacer le délinquant et je vais devoir enseigner de la physique et de la chimie pendant la fin d’année, comme d’autres !

* Sophie Alors ? Comment cela se passe t-il ? Bien ?

* Guy : Globalement, oui. Mais avec quelques aventures ! Tu connais peut-être les hémisphères de Magdebourg ? Ils servent à matérialiser la pression atmosphérique. Ce sont deux hémisphères autonomes, posés l’un sur l’autre. On fait le vide à l’intérieur et les livres disent que dix chevaux n’arriveraient pas à les décoller. Je raconte cela ; je fais le vide et dis : « je ne suis pas un cheval, mais vous allez voir : je ne pourrai pas les décoller, ni toute la classe ! »… Catastrophe : ils se séparent facilement ! Je me sens ridicule ; mais je commence à avoir de l’expérience et je réagis bien : « Cela va avoir une vertu pédagogique ! Nous allons chercher ensemble le pourquoi de cet échec et le corriger ! ». La chance est avec moi et je trouve assez vite (avec le temps j’aurais peu à peu perdu mon crédit !). Il y avait non pas un mais deux robinets à manipuler pour faire le vide, dont un au ras du plancher. Et la démonstration a pu avoir lieu.

* Sophie : La chimie était encore plus délicate, voire dangereuse ?

* Guy : Oui, un peu. J’avais passé un certificat de physique générale, mais ne connaissais en chimie que ce que j’avais appris comme élève. Pour chaque cours, l’équipe des auxiliaires du quartier chimie préparait la « paillasse », longue table carrelée, truffée d’appareils, de cornues, de becs bunsen et de tuyaux qui serpentaient dans ce maquis. Il fallait trouver le bon endroit pour allumer ou éteindre un appareil et je tâtonnais souvent. J’annonçais parfois que la préparation allait devenir bleue et elle devenait rouge. Que les élèves étaient compréhensifs ! J’ai eu peur pour les expériences sur l’hydrogène qui explose au contact de l’air. J’ai donc demandé à ma collègue agrégée de chimie les trucs pour s’assurer que les tuyaux des appareils sont bien purgés et je n’ai pas eu de problème. Mais un collègue plus jeune et insouciant, n’a demandé aucun conseil et son matériel a explosé ! Heureusement les morceaux de verre sont passés au-dessus de la tête des élèves !

* Sophie : Te souviens-tu d’un conseil de discipline ?

* Guy : Oui ! Et je fus fort mal à l’aise. Pour les week-ends beaucoup d’élèves rentraient dans leur famille et on regroupait les dortoirs dans un seul. Ce week-end là un surveillant d’internat fait un rapport sur deux jeunes trouvés dans leur précédent dortoir, entre deux lits, dans des positions ambiguës. Soupçonnés de relations homosexuelles, ils sont traduits devant le conseil. J’y siège avec deux collègues femmes, dont une fort jeune. Et, manifestement le proviseur s’amuse, avec sadisme, à mettre mal l’aise cette jeune femme. Il insiste lourdement pour savoir dans quelle position étaient les deux lycéens. Je t’ai déjà parlé de son voyeurisme ! Je ne savais pas du tout quoi dire, ni quoi décider. C’est la collègue femme, expérimentée, qui résoudra le problème en expliquant que, lycéenne elle-même, elle avait, à tort, été accusée d’homosexualité, car elle était cachée avec une amie, pour noter la solution d’un problème de maths,! Acquittement et avertissement pour nos jeunes !

  • Ce même proviseur faisait des observations aux profs qu’il jugeait trop sévères avec ses « protégées », observations négligées ! Il a eu l’idée géniale de faire une sortie de fin d’année dans une forêt voisine, pour garçons et filles et les surveillantEs ont dû récupérer les groupes ou les couples !

* Sophie : Les maths modernes ont fait l’objet de beaucoup de polémiques à mon époque. Qu’en penses-tu ?

* Guy : C'est un sujet politiquement passionnant, par son côté révolutionnaire, sa philosophie progressiste. Je te propose que nous y revenions dans notre prochain entretien, car cette question mérite d’être approfondie. Pour terminer, je vais te raconter la plaisanterie, le canular organisé par des matheux de la rue d’Ulm, fondateurs des maths modernes. Ce groupe décida de ne pas publier, lui, sa découverte, mais de la faire assumer par un personnage imaginaire, né dans un pays imaginaire, la Poldévie ! Et ce personnage s’imposera comme grand mathématicien pendant plus de soixante années!

  • L’histoire racontée par Wikipédia explique que, le départ, en 1923, est un canular de Raoul Husson. Celui-ci se déguise en mathématicien barbu, réalise une conférence assez incompréhensible, avec « des raisonnements subtilement faux, réalisant la démonstration d’un théorème attribué à Bourbaki » Plusieurs mathématiciens de la rue d’Ulm, réunis en1935, à Besse en Auvergne, ont trouvé le canular fort drôle ! Ils décident du publier leur travail commun sous le nom de Nicolas Bourbaki et le titre « Eléments de mathématiques ». Leur association est enregistrée en août 1952. L’apogée du BOURBAKISME et des maths modernes se situe entre 1960 et 1970 ; elle culmine en 1969 avec la réforme Lichnerowicz.. En 1958 elle m’a soumis à un dilemme car le prof de seconde avait appris aux élèves une fausse définition des « applications injectives ». Devais-je rectifier et dire que le collègue avait dit une bêtise ou les laisser avec cette idée fausse en tête. Je ne sais plus comment je me suis dépêtré de cela ?
  • J’ai eu une version encore plus drôle. Dans cette version, la fameuse conférence est tenue par un clochard, habillé dignement; en présence de hautes personnalités dont le ministre de l’éducation nationale, toutes incapables de découvrir le canular ! Je ne sais plus qui m’a fourni cette version, juste ou fausse !